Protéines 2030

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Compte-rendu du congrès organisé par le pôle de compétitivité Valorial : "Protéines 2030. Les demandes à saisir en France et dans le monde"

Structuré en trois sessions (évolution de la demande en protéines, évolution du comportement des consommateurs, et perspectives pour les industriels et les chercheurs), le congrès "Protéines 2030" organisé par le pôle de compétitivité Valorial a été l’occasion de débats riches et complémentaires.

Proteines2030

I. EVOLUTION DE LA DEMANDE EN PROTEINES

I.1. Cartographie mondiale des demandes en produits animaux dans les 20 prochaines années

Spécialiste des questions d’élevage et de la demande mondiale en viande, Anne MOTTET de la FAO n’a pas eu besoin de convaincre le public présent de la très forte croissance de la demande en viandes dans le monde dans les 15 à 20 prochaines années. L’effet cumulé de la croissance démographique, du pouvoir d’achat de populations à faible revenu et de l’urbanisation galopante constitue un puissant ressort de la demande en produits animaux. Selon elle, c’est l’animal qui va contribuer le plus à la satisfaction de la demande protéique dans les prochaines années. Cette croissance étant estimée à +70% à l’horizon 2050. Cela conduira à relever des défis colossaux comme les risques d’épizooties et de santé humaine (liées par exemple à la résistance croissante aux antibiotiques), les enjeux d’équité et de sécurité animale sur l’ensemble des territoires de la planète ou encore les enjeux environnementaux, cette activité étant gourmande en ressources naturelles. La croissance de la demande mondiale en produits animaux devrait aussi concourir au développement des échanges mondiaux qui se chiffrent aujourd’hui à 180 milliards d’euros, soit 10 à 15% de la production mondiale.

I.2. Worst case / best case : dans tous les cas une croissance à 2 chiffres s’annonce pour la demande laitière mondiale

Comme pour les viandes, les perspectives de croissance de la demande mondiale en produits laitiers ont de quoi donner le tournis, puisque qu’elle pourrait doubler voire tripler dans les 30 prochaines années selon Nico VAN BELZEN de la Fédération Internationale Laitière. Autours d’une moyenne de consommation par an et par habitant de 111 Kg d’équivalent lait, les écarts très importants entre un européen à 271 Kg/an/hab et un africain à 49 Kg/an/hab justifient à eux seuls ces perspectives. Les enjeux à relever sont à la hauteur de ces perspectives et sont au nombre de quatre (et sont logiquement) proches de ceux identifiés pour les viandes : la durabilité, la nutrition humaine, la sécurité sanitaire et l’établissement de standards internationaux. Les questions nutritionnelles doivent se nourrir d’une recherche scientifique permanente ou continuelle. En témoignent les travaux sur les matières grasses laitières qui sont passées d’un statut de produit banni de nos assiettes dans les années 80 au statut de produit bon pour la santé depuis les 4-5 dernières années.

I.3. Les filières protéiques végétales sauront-elles répondre aux demandes alimentaires mondiales ?

Selon Luc OZANNE du groupe Avril, l’évolution des demandes en protéines relève d’un effet cumulé de la croissance démographique (+54% de la population africaine d’ici 2030 par exemple), d’une double transition nutritionnelle et des effets d’offre. La double transition nutritionnelle se traduit à la fois par une augmentation de la demande (le monde a faim de protéines) et d’une augmentation plus spécifique liée à des transitions alimentaires comme par exemple un développement de la demande en protéines végétales déjà observée depuis une dizaine d’années en Amérique du Nord. Ainsi, une baisse de la demande en viandes en Europe de l’ordre de 2% par an entre 2010 et 2030 (pour 500 millions d’habitants) est à relativiser par le fait que dans le même temps la croissance mondiale sera de 30% (pour 6,5 milliards d’habitants) !!! De la même manière que les précédents intervenants, Luc OZANNE a posé la question que tout le monde se pose : "peut-on satisfaire cette demande de manière durable ?". La disponibilité de terres arables nouvelles (50 millions d’hectares à rapporter au 1500 millions d’hectares actuellement cultivés) couplée à la poursuite de l’amélioration des rendements à l’hectare devraient permettre d’y répondre. A la question des effets des changements climatiques sur la production en protéines, les effets positifs et négatifs s’annuleraient à horizon 2030, tandis que les effets négatifs deviendraient très largement supérieurs aux effets positifs à horizon 2050. Le travail prospectif du groupe Avril conclut que la demande alimentaire food en produits végétaux pourra être satisfaite mais que la demande en produits animaux risque d’être contrainte par une disponibilité insuffisante en feed (tourteaux d’oléagineux).

I.4. Les conditions économiques à réunir pour répondre à ces demandes mondiales, quelles places pour les entreprises françaises ?

Fin connaisseur des marchés mondiaux des produits laitiers et des produits carnés, Yves TREGARO de FranceAgriMer a montré que la croissance des échanges mondiaux reposait et reposera probablement sur le développement de produits de plus en plus élaborés, en parlant de "cracking" de la matière première. C’est ce qui s’observe depuis plusieurs années dans les échanges et dans les stratégies développées par bon nombre de pays (Volaille/Brésil ; Porc/Allemagne…). Dans ce concert de concurrence et d’échange mondiaux, les acteurs français peuvent trouver leur place, à la condition de réunir un certain nombre d’atouts. Parmi ceux-ci, s’impose celui de la très bonne connaissance des demandes d’un très grand nombre de marchés afin de trouver les bons équilibres matières / valorisation à l’exportation. Pour les industriels, des investissements massifs en R&D pour recherche et développement (fonctionnalisation de composants) ou dans les outils industriels (modernisation des process) sont incontournables. D’autres variables relèvent des politiques publiques qui peuvent être déterminantes dans le développement de ces échanges : parité monétaire, accords commerciaux, barrières sanitaires…

 

II. EVOLUTION DU COMPORTEMENT DES CONSOMMATEURS

II.1. Quel bilan tirer des achats alimentaires de ces 10 dernières années pour anticiper ceux de 2030 ?

Sur la base d’une observation des ventes dans la grande distribution sur plusieurs années des grandes familles de produits principaux véhicules de protéines, Cyrille DELAVAUD de Nielsen a démontré que toutes les familles ont créé de la valeur additionnelle, qu’elles soient en décroissance volumique ou a fortiori en croissance volume. En l’espace de 15 ans, les consommateurs français sont passés du placard au frigo. Les ventes dans le rayon traiteur ont été multipliées par 6 tandis que les achats de conserves de protéines de viandes transformées chutaient. Dans le secteur des produits laitiers, les achats de yaourts ont chuté de 17% en volume, compensé par une valorisation de +21%. L’observation la plus surprenante, car allant à l’encombre de beaucoup d’idées reçues, est le fort développement récent en volume comme en valeur des rayons traditionnels frais (poissonnerie, viandes fraiches, charcuterie à la coupe, …) traduisant un attachement et une recherche des français à des produits et un service (jugés) plus qualitatifs que dans les rayons LS. Ces comportements trouvent aussi une réponse dans de nouvelle offre commerciale telles que les AMAP, le développement de l’enseigne "Grand frais"… Second élément d’étonnement : les achats de produits végétaux riches en protéines (légumes secs) n’ont pas encore décollés dans les ventes des grandes surfaces même si l’offre en produits 100% végétal se développe (exemple de MDD "Veggie" de Carrefour lancée en octobre 2015).

II.2. Coupler comportements intangibles et nouvelles tendances de consommation pour se projeter sur les demandes en 2030

Détecter des signaux faibles susceptibles de se transformer en véritables nouvelles pratiques alimentaires, tel est le quotidien de Céline LAISNEY d’AlimAvenir. En la matière, elle a partagé ces observations sur le développement du végétarisme ou du flexitarisme (nouvelle pratique se traduisant par une réduction de la consommation de viandes et de produits carnés sans les exclure de la ration alimentaire).  Le flexitarisme semble réellement prendre de l’ampleur en France et va très probablement se développer dans les prochaines années, par comparaison à ce qui se passe dans d’autres pays (Amérique du Nord, Angleterre, …) chez qui le mouvement est entamé depuis plusieurs années. Ce mouvement de fond est confirmé par les pratiques des jeunes générations, sensibles aux positionnements pris par un certain nombre d’influenceurs : people, grands chefs étoilés, associations militantes, décideurs politiques, …). Ces évolutions impactent même le monde la finance (aux USA notamment) capable de mobiliser d’importants fonds pour financer le développement de start-up développant des alternatives végétales cherchant à miner parfaitement les produits de viande.

 

III. PROTEINES 2030 : COMMENT SE PROJETTENT LES INDUSTRIELS ET LES CHERCHEURS ?

Le débat public intitulé : "PROTEINES 2030 : COMMENT SE PROJETTENT LES INDUSTRIELS ET LES CHERCHEURS ?" a permis de recueillir différentes visions sur la production et la consommation de protéines en 2013. Christian COUILLEAU, Directeur Général, Groupe Even a tout d’abord fait preuve d’optimisme : "Quel espoir ! Nous avons un marché certain dans les années à venir avec 3 principaux drivers : l’alimentation infantile (en Chine, c’est 16 à 18 millions de nouveaux nés par an) ; l’alimentation lors des moments spéciaux de la vie, le shopper avec sa dose d’irrationalité (l’alimentation c’est autant du romantisme que de la science !!!)". Cet optimisme est partagé par Anne LACOSTE, Directrice R&D, du Groupe Cooperl : "Nous avons des opportunités à saisir tant chez ceux qui ont le choix (il faudra les séduire) que ceux qui ont faim (ceux-là, il faudra les servir). Et de citer des opportunités actuelles en Chine avec une demande très forte en queues de porc (vendues presque aussi chères que de l’échine en France !!!). Et de souligner côté séduction, "la forte réceptivité des consommateurs français à l’offre de produits de porc garanti sans antibiotiques".
Toutefois, l’enjeu est de traille comme l’a souligné Mathilde RADEK, Directrice R&D de Nutriset : "Pour notre entreprise qui fabrique et commercialise des produits destinés à la prévention et au traitement des différentes formes de malnutrition dans le monde, et particulièrement en Afrique, notre enjeu premier est de rendre le coût d’accès à nos produits le plus bas possibles. Cela nécessite de gros travaux de RetD, notamment sur les aspects de digestibilité des protéines". Les défis sont en effet nombreux comme l’a rappelé Jean Paul SIMIER, agroéconomiste, BDI : "Observant l’évolution de la demande mondiale en viandes depuis plus de 20 ans, je n’aurai jamais imaginé au début des années 90 que nous en serions là aujourd’hui tant la croissance de la demande a été rapide et massive. En 50 ans la production mondiale de volaille a été multipliée par 8, celle des œufs par 6 et celles des viandes par 4. Alors que dire des perspectives qui s’ouvrent à nous et qui sont tout autant massives. Les enjeux sanitaires seront décuplés, les modèles de production (et leur acceptabilité sociétale) seront interrogés et les échanges mondiaux seront encore plus importants et multipolaires".
Selon Pierre WEILL, Directeur de Valorex et Président de Bleu Blanc Cœur, la réussite dépend du succès de la R&tD : "La proposition de nouveaux produits riches en protéines passera de plus en plus par de la recherche collaborative associant partenaires économiques et de recherche. Nous devons à la fois résoudre des problématiques de disponibilité, d’assimilabilité mais aussi d’impacts environnementaux nécessitant la mobilisation d’équipes pluridisciplinaires comme dans l’exemple du projet Agralid financé actuellement par l’ANR". Jean-Michel CHARDIGNY, de l’INRA a alors précisé : "L’objectif de notre institut de recherche est de trouver des réponses scientifiques aux différentes demandes en protéines, en considérant la complémentarité des sources animales et végétales. D’importants verrous scientifiques restent à lever sur l’ensemble de la chaîne alimentaire (systèmes agricoles, procédés de texturation, acceptabilité par le consommateur, …)". Enfin, Philippe LEGRAND, Directeur de recherche à Agrocampus Ouest a conclu : "Mon regard de nutritionniste me fait constater qu’il y a d’un côté les pays repus. Si le flexitarisme me semble relever du bon sens, les évictions font apparaître des risques de dénutrition qui touchent les populations les plus faibles, à savoir les personnes âgées et les enfants. De l’autre côté, celui des pays du combat protéique, je soulignerai l’intérêt de manger des viandes, qui va bien au-delà de l’apport protéiné (Fer, B12)".

 

CONCLUSION

Très clairement, les productions animales vont contribuer de façon importante à la satisfaction de la demande protéique mondiale dans les prochaines années. Ainsi, les perspectives de croissance de la demande mondiale en produits carnés mais aussi en produits laitiers sont globalement importantes, ce qui est un facteur d’optimisme pour l’industrie agro-alimentaire. Mais les enjeux sont de taille : durabilité de la production, réponse aux besoins en nutrition humaine, sécurité sanitaire et établissement de standards internationaux dans un contexte de croissance des échanges mondiaux et de développement de produits de plus en plus élaborés. Dans le même temps, au moins en France, les consommateurs affectionnent de plus en plus les rayons traditionnels frais et pratiquent de plus en plus le flexitarisme (alimentation avec une consommation variable et réduite en viandes et en produits carnés sans les exclure totalement). Dans ce contexte, la Recherche et Développement (R&D) devrait être une source d’innovation importante en jouant sur la complémentarité des sources protéiques animales et végétales dans le cadre d’une alimentation équilibrée. En tout cas, du point de vue nutritionnel, bannir les produits carnés de l’alimentation fait apparaitre des risques de dénutrition chez les populations les plus fragiles.

 

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