Lectures d'actualité - Le procès en défense de l’élevage et de la viande

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Présentation et analyse du livre « La viande voit rouge » (1) de René LAPORTE et Pascal MAINSANT(2)

(1) René LAPORTE et Pascal MAINSANT - LA VIANDE VOIT ROUGE ; Fayard, Paris, 2012
(2) René Laporte est ingénieur agronome, ancien dirigeant d’organisations professionnelles du commerce et de l’industrie du bétail et de la viande. Il est désormais consultant. Pascal Mainsant est ingénieur agro zootechnicien, ancien ingénieur de recherches à l’INRA, au département économie des filières viandes

L’objet de cette synthèse est de présenter le livre « La Viande voit rouge » de Pascal Mainsant et René Laporte et d’en faire une analyse par chapitre.

INTRODUCTION

La Viande voit rougeLe livre de PASCAL MAINSANT et RENE LAPORTE La Viande voit Rouge met en lumière la conjonction récente d’arguments jusqu’ici épars qui viennent à l’appui d’une critique globale et de plus en plus radicale de la production et de la consommation de produits carnés. Celle-ci a pris une ampleur croissante depuis cinq ans, avec la publication répétée de livres et d’articles de presse et la diffusion de reportages télévisés.

Selon les auteurs, un courant de pensée anti-viande  constitué de personnes ou d’associations d’horizons divers se serait constitué de façon informelle ces dernières années et pèserait dans le débat public. Le livre se propose de répondre de façon systématique aux principaux arguments délégitimant la production et la consommation de viande et de remettre en cause, y compris par l’absurde, les appels à la non-consommation de viande ou à la disparition de l’élevage d’animaux de rente. Selon les auteurs, de telles évolutions auraient des conséquences catastrophiques en matière d’économie, d’environnement et de santé humaine.

R.LAPORTE ET P.MAINSANT désignent ce courant de pensée par l’expression "front anti-viande", non organisé car composé de petits groupes très actifs aux motivations diverses mais qui convergent dans une critique radicale de l’élevage et de la consommation de viande. Les principaux griefs traités dans le livre sont les suivants : l’homme ne serait pas intrinsèquement destiné à manger de la viande ; la viande induirait une exploitation outrancière et illégitime des animaux ; elle serait vecteur de maladies, cardio-vasculaire, cancer, etc ;  ; la viande et l’élevage favoriseraient les famines dans le monde par surexploitation des terres à céréales ; l’élevage et la viande seraient significativement responsables du réchauffement climatique en raison des émissions importantes de gaz à effet de serre attribués aux animaux d’élevage en particulier les ruminants. La réponse est organisée autour de six affirmations.

 

 

ANALYSE DU TEXTE PAR CHAPITRE

"L'homme respecte les animaux, êtres sensibles" (chapitre 1). Alors qu'une tendance de la philosophie contemporaine est de faire de l'homme un animal comme les autres, les auteurs rappellent que l'intelligence, la culture, la capacité à raisonner qui caractérisent l'homme établissent une discontinuité radicale entre l'animal et lui. P.MAINSANT ET R.LAPORTE voient dans la confusion actuelle entre les règnes humain et animal une explication de l’évolution de la protection animale vers le "bien-être animal", construction sociale qui mélange science, éthique, économie, politique, militantisme, et anthropocentrisme. Pourtant, si on soumet l'élevage moderne au test des fameuses "cinq libertés", qui correspond à une tentative d'apprécier le bien-être animal, le bilan apparaît plutôt satisfaisant, même si des améliorations restent encore possibles. "Accuser l'élevage modernisé de maltraiter les animaux est une exagération et un mensonge" nous disent les auteurs.

Evoquant enfin les débats actuels sur l'octroi de droits aux animaux, ils n'en comprennent pas la nécessité puisque ces derniers bénéficient d'une bientraitance suffisante et règlementée, que des textes législatifs français et européens permettent de condamner les contrevenants, et que ces règlementations évoluent déjà et évolueront encore.

"L'homme, un végétarien devenu un carnivore intelligent" (chapitre 2). La thèse selon laquelle c'est par la sélection naturelle de la lignée humaine que la consommation de viande de chasse a induit le développement du cerveau et celui de l'intelligence, est amplement développée. Par ailleurs, la pratique de la chasse a sélectionné dans la lignée homo deux nouveaux comportements sociaux : la chasse en groupe et le partage du gibier. Ainsi, peu à peu, la sélection naturelle a généré l'instinct de solidarité. L'élevage, fruit de cette intelligence et non plus de la sélection, a succédé très récemment (il y a 8000 ans) à la chasse. Pour les auteurs, nul doute que "l'intelligence, c'est le triomphe de la viande, et le végétarisme n'est pas naturel". Ils admettent toutefois que l'on puisse vivre en végétarien, mais plus difficilement, car l'équilibre nutritionnel de ce régime exige une attention soutenue et un haut niveau culturel. L'homme demeure instinctivement un chasseur consommateur de viande, le végétarisme pouvant apparaître comme un idéalisme qui prétend nous faire échapper à notre animalité.

"La viande ne ruine pas la santé" (chapitre 3). Contrairement à ce qu'avait affirmé en 2007 Jonathan SAFRAN FOER, les maladies de l'homme moderne (affections cardio-vasculaires, cancers, diabète, obésité ...) sont polyfactorielles et il n'est pas juste d'accuser la viande en particulier, selon les auteurs. Il est acquis que l’abus de viande peut être nocif. D'ailleurs, le WCRF (Fonds mondial pour la recherche sur le cancer) ne consacre qu'une seule de ses dix recommandations à la consommation de viande, et c’est pour en limiter la consommation journalière. De fait, en l'état actuel, la majorité des Français ne dépasse pas les 70 gr/j de viande rouge (y compris la charcuterie) que recommande le même WCRF. Enfin, il est longuement expliqué que "la viande est un aliment de qualité, source de plusieurs nutriments indispensables pour une alimentation équilibrée. Elle est riche en protéines, en acides aminés essentiels, en certains minéraux et vitamines, et tous ces nutriments sont bien assimilés par le système digestif de l'homme et très biodisponibles, c'est-à-dire utilisés directement et avec peu de pertes par le corps humain". Il s'ensuit qu'en réalité la viande, "un aliment essentiel dans le monde entier", est bonne pour la santé. Elle est même "un aliment assurances tous risques" si on considère tout ce qu'elle apporte. Le chapitre se termine par les conseils de bon sens que donnent les médecins de famille et les nutritionnistes : savoir éviter les excès, varier son alimentation, manger équilibré et privilégier les aliments qui donnent du plaisir aux repas.

"L'élevage n'affame pas la planète" (chapitre 4). On sait en effet que l'élevage est accusé de détourner des céréales destinées à l'homme, de faire monter leurs prix et de les gaspiller en les donnant à des animaux très mauvais transformateurs. Les auteurs rappellent qu'en dépit des anciennes prévisions catastrophistes, les ressources alimentaires disponibles couvrent les besoins des 7 milliards d'humains actuels, le problème étant qu'elles sont inégalement réparties et consommées. Pour eux, les causes de la sous-alimentation et des famines n'ont rien à voir avec l'élevage. Plusieurs autres idées reçues sont ensuite déconstruites. Retenons notamment les points suivants : la majorité de l'élevage ne demeure pas dans les pays riches mais dans les pays en développement (70% pour les ruminants, 60% pour les porcs et les volailles) ; l'Europe ne perturbe plus le marché mondial de la viande par des exportations subventionnées car elle est devenue importatrice nette ; plutôt que de baisser le prix des céréales, du lait ou de la viande pour favoriser la consommation dans les pays en développement, ce qui ruinerait leur économie de subsistance, il faut accélérer leur croissance économique et augmenter la productivité de leur agriculture. La question de l'indice de consommation termine le chapitre : il est expliqué pourquoi les chiffres qui circulent en ce qui concerne les ruminants (7 kg de céréales, 15 000 litres d'eau etc... pour 1 kg de viande de bœuf) sont exagérés. Il est aussi rappelé l'intérêt fondamental des herbivores : la valorisation des pâturages et autres surfaces en herbe, soit 30% des terres émergées. R. LAPORTE et P. MAINSANT sont convaincus que l’agriculture et l'élevage sauront nourrir les 9 milliards d'individus que nous serons en 2050.

"L'élevage ne détruit pas la planète" (chapitre 5). Les auteurs abordent la responsabilité de l’élevage dans l’émission de gaz à effet de serre (GES). Le chiffre de 18% pour l'élevage, avancé en 2006 par la FAO (avant de revenir sur cette assertion), continue d'être utilisé aujourd'hui. Les auteurs démontrent que ce chiffre est largement surestimé et se situe selon toute vraisemblance entre 6 et 9%. Par ailleurs et surtout, les ruminants sont à eux seuls responsables de 80% des GES de l'élevage au plan mondial : or ils sont principalement répandus dans les pays en développement et exploités extensivement. S'attaquer valablement à la production de GES en élevage reviendrait donc à mettre en cause les activités d'un milliard de petits éleveurs qui exploitent leurs ruminants dans des conditions particulièrement naturelles. De plus, la finalité première de leur élevage est la production laitière, dont la responsabilité ne fait pas l’objet de la même mise en cause. Il est donc logique de considérer le méthane des ruminants comme un mal nécessaire qui, de toutes manières, aura bien peu de responsabilité dans la possible augmentation de 1°C de la température moyenne de la terre dans les trente prochaines années.

 "Un monde sans viande, un monde sans élevage : une absurdité" (chapitre 6) est démontré par l’absurde que ne plus manger de viande revient à supprimer l'élevage et supprimer du même coup le lait, les produits laitiers et les œufs. Il est en effet impossible d'imaginer une filière qui repose sur la production laitière si, dans le même temps, la viande n'est pas valorisée d'une manière ou d'une autre : ainsi, l'Inde, pays végétarien par excellence, même si la consommation de viande y augmente un peu, est le quatrième exportateur mondial de viande bovine ! L'ouvrage se termine par une fiction : l'interdiction mondiale de la viande est prononcée en 2020 et, dès 2050, la mesure est abandonnée car la fin de l'élevage apparaît clairement comme la fin de l'humanité.

 

CONCLUSION

L’intérêt du livre de P.MAINSANT et R.LAPORTE est de rassembler dans un ouvrage de synthèse des argumentations scientifiques disséminées dans des publications diverses. Il remplit de ce point de vue son objectif : répondre de manière systématique à des critiques devenues elles-mêmes « systémiques ». Les données scientifiques délivrées, si elles ne sont pas nouvelles, ont aussi l’avantage d’être à jour des connaissances actuelles. Par contre elles apportent enfin des éléments nouveaux dans la controverse anti-viande. Le texte établit assez clairement la conjonction d’intérêts de familles de pensée d’origine différentes dans une critique devenue emblématique. Il relève enfin une certaine forme de radicalisation de l’argumentation, qui a évolué de la critique de pratiques plus ou moins discutables en matière d’élevage intensif ou de protection animale à une condamnation sans appel de la consommation de la viande, voire du principe même de l’élevage. Dans cette perspective, le raisonnement « par l’absurde » utilisé en fin d’ouvrage, n’est pas le moins convaincant.

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