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ISSN  2555-8560

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L'appel à action de Denver

 
Appel à fonder les recommandations alimentaires et à promouvoir une image de l’élevage à partir de preuves scientifiques solides.

L’appel de Denver s’adresse aux décideurs politiques du monde entier et les invite à s’engager en privilégiant la rigueur scientifique et la pluralité des visions dans la prise de décisions en matière de recommandations alimentaires en relation avec l’élevage et la production ou la consommation de viande.


I. INTRODUCTION

En octobre 2022, la Déclaration de Dublin des scientifiques sur le rôle sociétal de l'élevage a été publiée lors du Sommet international sur le rôle sociétal de la viande, qui s’est tenu à Dublin.

Depuis, plus de 1 200 scientifiques du monde entier ont signé la Déclaration, chacun ayant fait l’objet d’une vérification de ses qualifications scientifiques pertinentes.
La Déclaration commence par les mots :
"Les systèmes d'élevage doivent progresser sur la base des standards scientifiques les plus élevés. Ils sont trop nécessaires à la société pour être l’objet de simplifications, de raccourcis ou de parti-pris fanatique. Ces systèmes doivent continuer d'être intégrés et largement approuvés par la société. Pour cela, les scientifiques sont invités à fournir des preuves solides de leurs avantages nutritionnels et sanitaires, de leur durabilité environnementale, de leurs valeurs socioculturelles et économiques, et apporter des solutions en vue des nécessaires améliorations. Cette déclaration vise à donner la parole aux nombreux scientifiques du monde entier qui mènent leurs recherches avec diligence, honnêteté et succès dans différentes disciplines afin de proposer une vision équilibrée sur l'avenir des productions animales".
Aujourd’hui, deux ans plus tard, ces paroles n’ont rien perdu de leur importance. Une urgence renouvelée a conduit à cet Appel à Action de Denver faisant suite au congrès au deuxième Sommet international sur le rôle sociétal de la viande et de l’élevage à Denver en octobre 2024, où les connaissances scientifiques actuelles à propos de l’élevage ont été présentées de façon synthétique (Hocquette et al., 2025).

II. L'APPEL A ACTION DE DENVER

II. 1. Appel à une politique guidée par le souci d'une alimentation adéquate

Le discrédit généralisé de la viande, des produits laitiers et des œufs doit cesser afin que nous puissions revenir à des recommandations alimentaires pleinement fondées sur des preuves scientifiques, économiquement et culturellement appropriées, qui nourrissent et respectent à la fois les consommateurs et les producteurs de ces aliments, au lieu de les discréditer sans cesse.

Nous observons une tendance dans l’élaboration de politiques à adopter des approches condescendantes visant à restreindre les choix alimentaires. Ces politiques conduisent à inciter, influencer et taxer les consommateurs afin de les éloigner de la consommation d’aliments d’origine animale connus pour être riches en nutriments, et cela bien au-delà de ce qui peut être justifié dans le cadre de recommandations alimentaires raisonnables. Il est inquiétant de constater que les « substituts » proposés sont nutritionnellement incomparables et souvent inadéquats, dépourvus des saveurs et des textures recherchées par les consommateurs. De plus, ils sont souvent ultra-transformés (comme par exemple, la fausse « viande » et les « produits laitiers »), culturellement inappropriés (comme par exemple, les insectes dans les régions où leur consommation rencontre une résistance) ou impossibles à produite à grande échelle (par exemple, les muscles issus de l’ingénierie tissulaire).
Une grande partie de la population mondiale, tant dans les pays riches que dans les pays pauvres, souffre de malnutrition. Les carences nutritionnelles, les maladies cardiovasculaires et métaboliques, les troubles auto-immuns et les maladies mentales ont augmenté à un rythme alarmant. Ces défis majeurs en matière de santé publique restent sous-abordés, tandis que l’accessibilité financière aux aliments nutritionnellement adéquats, susceptibles d’apporter une solution, a diminué. Certaines des priorités politiques mondiales actuelles aggravent encore la situation, comme en témoigne la destruction délibérée des fondements du commerce mondial. Les décideurs politiques doivent donner la priorité au bien-être humain, sinon ils risquent de perdre leur autorité pour élaborer des politiques pertinentes.

II. 2 Appel à la reconnaissance de la complexité des systèmes d'élevage et de l'écologie

Nous appelons les décideurs politiques à rejeter les représentations trop généralisées des systèmes d’élevage comme étant intrinsèquement nocifs pour la planète ; en outre, ces jugements doivent être cohérents avec des approches holistiques de la durabilité sur les plans éthique, économique, social et environnemental.

Les ressources planétaires sont désormais exploitées jusqu’à leurs limites, voire au-delà. Pour protéger les ressources naturelles et améliorer le respect des animaux, les gestionnaires des systèmes de production animale peuvent, devraient et agiront en fonction de l’évolution des connaissances scientifiques. Cependant, il est inutile de surestimer l’impact de l’élevage ou d’aborder la durabilité environnementale de manière réductionniste, en se concentrant sur des éléments isolés et des mesures simplistes. Ce n’est qu’au moyen d’évaluations approfondies basées sur des données probantes que l’on peut reconnaître les contributions complexes des animaux d’élevage bien conduits envers la société et la nature en termes d’apport de nutriments, de biodiversité, d’hydrologie, de fertilité des sols et d’autres services écosystémiques.
Les hypothèses universelles et simplistes ainsi que les données inappropriées ou inutilisables ne constituent pas des supports adaptés pour l’élaboration de politiques publiques. L’idée souvent exprimée selon laquelle le secteur agricole pourrait facilement atteindre un nouvel état de neutralité climatique en réduisant ou en éliminant les cheptels d’animaux d’élevage est non seulement dangereusement erronée, mais n’est pas non plus soutenue par la majorité de nos concitoyens. Les approches réglementaires et les mécanismes financiers visant à réduire considérablement la production animale sont généralement dissimulés aux yeux du grand public, notamment parce qu’ils pourraient déclencher des réactions hostiles de la part des communautés déjà confrontées à des systèmes agro-alimentaires très fragiles.

II. 3 Appel à des normes élevées de preuves et de respect de la science


Nous encourageons les décideurs politiques à écouter attentivement les commissions scientifiques et les groupes d'experts où l'ensemble des preuves est présenté, soulignant ce qui est connu et ce qui ne l'est pas ; et où le rôle des scientifiques est de se confronter les uns aux autres en appliquant des méthodes scientifiques rigoureuses, dans le respect mutuel et avec ouverture d’esprit.

Les décideurs politiques qui assument la responsabilité de leurs choix en se basant sur un discours scientifique rigoureux et honnête gagneront la confiance de leurs électorats grâce à l’objectivité de leur prise de décision. L’inclusion et la prise en compte de points de vue plus larges qui couvrent le spectre scientifique et sociétal rendent les politiques solides et efficaces afin de générer des résultats positifs qui seront bénéfiques à la fois pour les personnes, les animaux et l’environnement.
La Déclaration de Dublin a encouragé les scientifiques à alerter les décideurs politiques et le public sur l’importance de fonder les recommandations alimentaires sur des preuves scientifiques solides. Ils le font consciencieusement et au prix de devenir la cible de campagnes militantes, ce qui donne lieu à des accusations infondées de « parti pris des filières » et à d’autres tentatives visant à discréditer des voix scientifiques gênantes. Malgré des points de vue divergents parmi les signataires de la Déclaration de Dublin sur la meilleure façon de mettre en œuvre les résultats scientifiques ou sur la nature et la taille des futurs systèmes d'élevage, il existe un ferme consensus sur l'importance cruciale de maintenir des normes rigoureuses en matière de preuves scientifiques, d'éthique et de débat éclairé.

II. 4 L'appel à l'action

“Les systèmes d'élevage doivent progresser sur la base des standards scientifiques les plus élevés. Ils sont trop nécessaires à la société pour être l’objet de simplifications, de raccourcis ou de parti-pris fanatique.” Cette première phrase de la Déclaration de Dublin a incité les scientifiques à publier cet Appel à Action, à l'occasion du deuxième Sommet international sur le rôle sociétal de la viande et de l’élevage à Denver en octobre 2024, où les preuves scientifiques les plus récentes ont été examinées et mises à jour.

CONCLUSION

Cet appel s’adresse aux décideurs politiques du monde entier à s’engager en faveur de la pluralité et de la rigueur dans la prise de décisions fondées sur des données probantes. Relever le défi colossal de nourrir les populations mondiales tout en minimisant les dommages environnementaux ne sera possible que grâce à l’application transparente de la rigueur scientifique, en évitant l’orgueil, la présomption et le dogmatisme.

DENVER, le 31 OCTOBRE 2024

Les signataires
Prof Dr Wilhelm Windisch, Prof Dr Robyn Warner, Prof Dr Alison Van Eenennaam, Prof Dr John Thompson, Prof Dr Alice Stanton, Prof Dr John Scanga, Prof Dr Jason Rowntree, Dr Andrea Rosati, Prof Dr Jane Quinn, Prof Dr Giuseppe Pulina, Dr Rod Polkinghorne, Prof Dr Sara Place, Prof Dr David Pethick, Prof Dr Mahesh Nair, Dr Fabio Montossi, Prof Dr Frank Mitloehner, Prof Dr Andy Milkowski, Prof Dr Heinz Meissner, Dr Pablo Manzano, Prof Dr Neil Mann, Prof Dr Carol Lorenzen, Prof Dr ir Frédéric Leroy, Prof Dr Michael Lee, Prof Dr Steven Lonergan, Prof Dr Ian Lean, Prof Dr Kim Stackhouse-Lawson, Prof Dr Alexa Lamm, Dr Mohammad Koohmaraie, Collette Kaster, Prof Dr Anders Karlsson, Dr Jean-François Hocquette, Prof Dr Craig Gundersen, Prof Dr John Gilliland, Dr Mohammed Gagaoua, Prof Dr Mario Estévez García, Prof Dr Bjørg Egelandsdal, Prof Dr Peer Ederer, Prof Dr Frank Dunshea, Prof Dr Robert Delmore, Prof Dr ir Stefaan De Smet, Dr Mariana De Aragão Pereira, Prof Dr Antonella Dalle Zotte, Prof Dr H. Russell Cross, Dr Paolo Colombani, Prof Dr Keith Belk.

Sources
• Présentations de Dublin
• Vidéos de Dublin
• Présentations et vidéos de Denver
• Animal Frontiers, Numéro spécial, 2023
• Animal Frontiers, Numéro spécial, 2025
• ALEPH2020
• GOALSciences
• The GIST
• Nourishment Table

Références

Hocquette J.F., Neveu A., De Smet S., Leroy F. (2025). Le rôle sociétal de l’élevage : de la déclaration de Dublin à l’appel à Action de Denver. Viandes et Produits Carnés, VPC-2025-4044 https://viandesetproduitscarnes.fr/phocadownload/vpc_vol_40/Vol_4044_Role-societal-elevage-Dublin.pdf
The Denver Call for Action, Animal Frontiers, Volume 15, Issue 1, February 2025, Pages 8–9, https://doi.org/10.1093/af/vfae044

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Edito

Le salon de l’Agriculture à l’heure de la science animale

Même sans bovins -ni volailles-, l’édition 2026 du salon international de l’Agriculture constituera un nouveau temps fort pour les filières animales mais aussi pour les sciences qui y sont attachées. Dans un contexte économique difficile, des moments d’échanges scientifiques visant à mieux comprendre et anticiper les enjeux d’avenir de l’élevage et de la viande en France seront proposés aux quatre coins du salon. Sur le stand de l’Acta (Hall 5.2 Stand B045), des ingénieurs de l’Idele et de l’Ifip animeront des conférences pendant toute la durée du salon, par exemple (le 25/2) sur le projet Ambitions Elevages, lauréat de l’appel à projet "Transitions et Souveraineté". Pendant 9 jours, de nombreux scientifiques INRAE (Hall 5.2, stand B051) se relaieront de leur côté pour présenter leurs travaux. Parmi les conférences particulièrement attendues, celles sur "L’avenir de l’élevage : recherches et innovations pour une trajectoire durable" avec le GIS Avenir élevages (le 24/2). De récents travaux INRAE sur la qualité sensorielle de la viande bovine sont également à noter.
D’autres temps forts professionnels jalonneront cette édition particulière. Lundi 23 février, les représentants des filières porc, volailles, œuf, lapin et palmipèdes gras présenteront sur le stand d’Inaporc (Hall 1, stand M23) leur "manifeste commun pour la reconquête et le maintien de la souveraineté française" et les 15 mesures qu’ils jugent indispensables pour rétablir ou maintenir la souveraineté alimentaire dans leur secteur. Sur le stand de la filière élevage et viande (celui d’Interbev, Hall 1, stand E52), les métiers de la boucherie seront particulièrement mis à l’honneur. A deux reprises, (les 23 et 27 février), l’Equipe de France championne du monde en 2025 offrira une démonstration de l’art de la découpe bouchère à la française, récemment inscrite au patrimoine culturel immatériel national par le ministère de la Culture. Un patrimoine bien vivant comme le montrera à quelques pas de là, sur le ring bovins (le 23/2), le grand Concours national de boucherie inter-régions.
Bref, un programme riche et éclectique pour les visiteurs de cette 62e édition, à l’image de ce numéro de Viandes & Produits Carnés. Nous vous proposons des articles sur "l’intérêt des extraits de levure pour produire des saucissons secs sans conservateurs", sur "les principes, les limites et les perspectives de la "viande de culture"", sur "la relation entre l'apport et les sources de protéines alimentaires et le taux de changements longitudinaux dans la structure cérébrale" et encore sur "les effets prébiotiques et probiotiques de la merguez enrichie en spiruline à base de viande de dromadaire". A noter enfin la présentation d’un ouvrage d’actualité que nous vous invitons vivement à vous procurer : "La Viande n’a pas dit son dernier mot". Rédigé par Marie-Pierre Ellies-Oury, qui a publié de nombreux articles dans VPC ces dernières années, il invite à "une lecture scientifique et nuancée des enjeux nutritionnels, environnementaux et sociétaux liés à la viande et à l’élevage". Un programme qui va comme un gant à notre revue. Une prochaine séance de l’Académie de la viande conjointement avec l’Association française de zootechnie est prévue sur ce thème le 15 avril.

Jean-François HOCQUETTE et Bruno CARLHIAN